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Le 13 mars 2026, la
Communauté Hellénique de Paris et des environs et la Communauté
Chypriote de France ont organisé la présentation du recueil poétique
« LETTRE A KYRIAKOS
CHARALAMPIDIS
»
de Cléopâtre Makridou-Robinet
Par Marie Roblin,
Avec récitations de
poèmes choisis, par Mme Seta Théodoridis, présidente de la
Communauté Hellénique et par la poétesse elle-même
A la Maison de la
Grèce
Chère Cléopâtre Makridou, chers membres de la Communauté chypriote
de France et de la Communauté hellénique de Paris, bonsoir, soyez
les bienvenus
Je suis très heureuse de votre présence et je vous en remercie ; je
suis même, ce soir, plus enthousiaste que d’habitude car il n'est
pas souvent donné de présenter, dans ces murs, une poétesse
chypriote à un public majoritairement chypriote !
Je suis très honorée de la confiance que me témoigne aujourd’hui
Cléopâtre Makridou ; je lui en suis infiniment redevable.
Ce soir,
nous allons flâner au gré des pages du
dernier recueil de poèmes de Cl. Makridou-Robinet, -Lettre à
Kyriakos Charalambidis, présenté sous forme
épistolaire – ce qui est un procédé littéraire, puisque Kyr. n’a pas
encore répondu ! Techniquement, le livre contient des poèmes sans
titre répartis en sept unités importantes.
Je vous dirai, d’abord, comment j’ai abordé cette œuvre. Ce fut un
peu comme un jeu, une espèce d’expérience : j’ouvrais les pages, à
l’aveugle… sans aucune notion de leur contenu ni a fortiori la
moindre idée du recueil dans son ensemble, je me suis dit que
j’étendrais mon exploration à partir des folios sur lesquels je
tombais au hasard et que je reconstituerais mes impressions par la
suite pour m’en inspirer…
(Le hasard a fait que je suis tombée sur la page 37, unité VI. J’ai
décidé, comme un hommage aux poètes, de l’apprendre par cœur. La
voilà, récitation :
Ποίηση,
θεά μάννα ζωοδότειρα…
24 vers, curieux, autant que les lettres de l’alphabet, grec !)
Et, comme rien n’est plus vrai ni plus parlant que le texte
lui-même, d’autres poèmes du recueil viendront émailler mon propos
et je remercie chaleureusement, à cet égard, la poétesse elle-même
et Seta Th. de bien vouloir prêter leur voix aux lumineux intermèdes
de ma présentation.
La poétesse et le poète de ce soir, l’un et l’autre, qui sont-ils ?
Deux voix chypriotes qui se rencontrent ici : celle de Kyriakos
Charalambidis,
Χαραλαμπίδης,
un des grands poètes chypriotes vivants. Peut-être même un consensus
s’établirait-il pour le désigner comme… le plus grand ; poète œcuménique,
si j’ose employer un tel terme dans un tel contexte, en tout cas,
figure tutélaire, considérée comme un héritier de Seféris et
d’Elytis, souvent traduit, lauréat de plusieurs prix, sa poésie mêle
étroitement mythologie, histoire et quotidien, avec une langue,
certes, savante mais ô combien limpide et profonde. Et celle de
Cléopâtre Makridou‑Robinet, notre invitée, poétesse bilingue née à
Nicosie et formée en France, qui a mené une carrière scientifique
avant de se consacrer à une écriture poétique marquée par la
mémoire, l’exil et la voix intérieure. Ses recueils bilingues, eux
aussi souvent récompensés, témoignent d’un attachement profond à
Chypre, à la beauté fragile et blessée de l'île. Ses thèmes, souvent
liés à la perte, au mythe, à la mémoire, manifestent une vision
poétique et introspective de l’expérience humaine et un regard
ouvert sur le monde.
C’est entre ces deux univers — l’un fondateur, l’autre en dialogue
et questionnements — que se déploie la Lettre à
Kyriakos Charalambidis.
En ouverture du recueil, l’autrice ose lancer une apostrophe à la 2e
personne du singulier : « Φίλε
ποιητή
Κυριάκο
Χαραλαμπίδη… ».
En clôture, elle adresse une ultime interpellation : « Εμείς
Κυριάκο… »,
dernier rebond des appels dont elle a parsemé sa conversation
imaginaire, de-ci, de-là, par de simples : « Κυριάκο »
ou « έλεγες
Κυριάκο ».
Son recueil, Cléopâtre ne le conçoit donc pas comme un commentaire
et encore moins comme une « description », mais comme un dialogue
poétique ; non pas comme un essai « sur » Charalambidis, comme on le
dit en littérature, mais plutôt comme un essai au sens qu’on y donne
au rugby, un envoi « vers » le destinataire prestigieux auquel elle
s’adresse : Makridou ne se place jamais en commentatrice distante.
Elle entre dans un espace de parole où Charalambidis est omniprésent
comme un interlocuteur actif et familier, où il s’impose comme un
compagnon de route intérieur. Elle ne dissèque pas son œuvre, elle
respire avec lui, elle lui adresse ses interrogations, sans désir de
démontrer ni d’imiter, s’exprimant sur un pied d’égalité, seul
statut possible d’un échange véritable, même si l’admiration est
évidemment sous-jacente.
J’invite maintenant Seta Théodoridis, à lire quelques extraits
choisis de la Lettre à Kyriakos Charalambidis. Lecture
de poèmes.
J’ai eu la curiosité de voir ce qui rapprochait les poèmes que nous
venons d’entendre, en quoi ils se ressemblaient, ce qu’ils avaient
en commun. Pour ce faire, j’ai procédé à un rapide et modeste relevé
statistique de mots-thèmes ou de mots clés et indiqué leur fréquence
dans la Lettre.
Approximativement, il est fait mention des mots Ποίηση
-Poésie 16 fois, Πατρίδα-Patrie
6, Ιστορία-Histoire 6,
Μνήμη-Mémoire 5 et Λήθη-Oubli
2 fois. Entre la conduite (poétique) adoptée par
Charalambidis et la réponse de poète à poète de Makridou, il y a un
lien tissé de beaucoup de ressemblances et de quelques différences :
Makridou reprend les vocables favoris de Charalambidis, mais, sous
sa plume, ils résonnent autrement, elle dialogue avec son univers,
qui est sensiblement le même que le sien, elle reconnaît la force
mythique de son œuvre.
Indiscutablement, ils ont en partage la poésie. Et la mémoire.
Ils souffrent tous les deux de la douleur de l’île meurtrie.
Et puis, il y a ce fonds commun de la langue maternelle, doublé du
mythe comme matrice primaire de l’idiome fondateur.
Mais, elle apporte, en plus : une voix féminine, animée par une
sensibilité plus intime, une interrogation plus douce, une mémoire
moins abrupte, une patrie plus intérieure. Que retenons-nous
d’essentiel ? La ressemblance est perceptible, mais la différence
est enrichissante. Et c’est là que la lecture se doit d’être fine —
elle ne s’y dissout pas. Elle y entre en interlocutrice, pas en
disciple.
Makridou parle bien la langue de Charalambidis,
mais avec son propre souffle, son accent personnel, son
rythme propre ; quand je pense au texte de l’article de
Charalambidis : Pourquoi je n’y
suis pas allé /
Γιατί δεν πήγα,
on reçoit sa Lettre à Kyriakos Charalambidis comme une
réponse poétique en forme d’épistole à un chant et à une posture
poétiques majeurs.
Elle ne cite pas une autorité péremptoire : elle s’adresse à un
auteur, qu’elle reconnaît en tant que voix fondatrice de la poésie
chypriote et qu’elle accompagne à son tour et à sa mode personnelle.
Avant de fermer une porte pour en ouvrir une autre, j’inviterai
Cléopâtre à lire quelques autres poèmes et à jeter davantage de
lumière encore sur cette conversation poétique. (Lecture de
poèmes par la poétesse)
Nous venons de butiner dans une lettre-poème où Makridou affirme sa
propre voix tout en reconnaissant ce qu’elle doit à Charalambidis :
un poète qui devient une source, un socle, un point d’appui et un
ferment d’inspiration pour d’autres.
Petite parenthèse pour Cléopâtre qui doit apprécier Camus. Lequel
n’était pas « friand » d’exergues ni de dédicaces. Il a pourtant eu
recours aux deux pour L’Homme révolté, exergue
que j’offre, à mon tour, à Cléopâtre, « la douce révoltée »,
et que l’on doit à un célèbre poète romantique allemand qui signera
à la fin de sa vie du pseudonyme inattendu de Scardanelli : « Et
ouvertement j’ai ouvert mon cœur à la terre grave et souffrante, et
souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement
jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalité, et
de ne mépriser aucune de ses énigmes. Ainsi, je me liai à elle d’un
lien mortel. » Il s’agit, bien entendu, d’une citation de
Hölderlin, dans La mort d’Empédocle.
Si j’ai accepté, cher.e.s ami.e.s, de vous parler de ce recueil
aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour vous présenter un livre.
C’est pour rappeler et même pour proclamer que la poésie n’est pas
un territoire réservé. Elle n’est pas un exercice pour initiés
érudits, ni un luxe pour des jours tranquilles. C’est une manière et
une volonté de tenir debout, de regarder le monde sans baisser les
yeux, d’habiter la Mémoire et l’Histoire sans s’y perdre, de
pactiser avec elles dans les profondeurs.
Κλεοπάτρα Μακρίδου
Robinet nous montre que la poésie peut se déployer comme une missive
adressée à un être d’élection mais tout aussi bien, par cet habile
subterfuge, comme une ardente confidence que l’on se fait à
soi-même. Une manière de dire : “Je suis là, je me souviens, je
cherche encore.” Et c’est peut-être cela, finalement, que la poésie
nous offre : un espace où l’on peut respirer autrement, puiser du
courage, lever le voile sur l’invisible, un lieu où l’on peut enfin
se reconnaître et se retrouver.
Alors, si ce que vous avez entendu et retenu de ce recueil vous a
touchés, ne serait-ce qu’un peu, laissez-le vous accompagner. Et si
jamais un vers vous suit en sortant d’ici, fût-ce un seul, alors la
poésie aura instillé en vous son principe. Merci beaucoup.
Quelques poèmes encore, en clôture de la séance, lus par Seta
Théodoridis…
Marie Roblin
Αντιφώνηση
Remerciements de la
poétesse, suite à la présentation
De « LETTRE A
KYRIAKOS CHARALAMPIDIS »
A la Maison de la
Grèce
Mesdames, Messieurs, chers amis de la Communauté Chypriote de
France et de la Communauté Hellénique de Paris, chère Marie Roblin
Je vous remercie tous d’avoir consacré votre temps pour nous
rejoindre à cette soirée. Je remercie particulièrement les deux
Communautés, Chypriote et Hellénique qui ont eu l’initiative de
cette présentation, notamment leurs présidents respectifs, Evagoras
Mavrommatis et Seta Theodoridou. Mais par-dessus tout, je remercie
Marie Roblin qui m’a fait l’honneur de présenter mon livre « Lettre
à Kyriakos Charalampidis ». Je la remercie particulièrement pour ces
paroles honorifiques.
Difficile de dire beaucoup de choses
après cette analyse fouillée. Ce livre, particulièrement, parmi les
18 autres que j’ai écrits est un prétexte
de plus,
pour une rétrospective, une « investigation » sur les blessures de
mon pays natal qui a tant souffert !
Pourquoi consacrer la majorité de mes livres à parler toujours
de cette Terre, pourquoi écrire encore et encore sur la Patrie
lointaine, me demanderiez-vous. A quoi je vous réponds sans détour :
Pour calmer la douleur de la nostalgie pour cette Terre
oubliée et qui demeure tellement meurtrie ! Pour pouvoir marcher
debout ! Pour pouvoir respirer ! Pour pouvoir trouver la délivrance
!
La poésie pour moi est
un besoin
d’expression et d’expiation ! Expiation du sentiment de culpabilité
d’être loin de la patrie qui est en train de souffrir, coupée en
deux, alors que moi je vais bien ! Ou plus exactement, comme je l’ai
dit (écrit) dans un autre de mes livres en 1996, Salamis,
culpabilité « de voir des amis morts alors que moi je suis
vivante ».
Mais la voix du devoir est insupportable ! Besoin d’Expiation
et de Devoir rempli donc ! Il ne s’agit pas seulement d’un besoin
spirituel mais métaphysique aussi et existentiel ou comme je le dis
avec des vers dans ce même livre : « souvent, en regardant la mer/
je jure profondément / de ne pas quitter ce monde/ avant de te voir
libre, ma Patrie / Ainsi je jette des cailloux à la mer/ pensant que
je fais disparaitre les traces du crime » !
Tant d’années en « exil », comme je qualifie ma vie en France,
mais mon cœur bat encore à la chypriote ! « La ville te
poursuivra », a dit notre grand poète alexandrin, Constantin
Cavafy !
Loin des lieux
familiers,
loin de la terre natale, la colère débordait souvent, l’exil me
devenait parfois insoutenable ! Mais dans mon for intérieur, le
poète ne rendait pas les armes,
ne renonçait pas aux rêves antérieurs – au contraire– il les
ravivait et les transformait en voix contestataire contre
l’injustice qui écrase encore, jusqu’à nos jours, la Terre natale !
Et à travers l’écriture et les vers, j’étais à la recherche de la
délivrance et la liberté ! La nostalgie que j’ai conservée en moi
s’évertuait à trouver une issue ! La poésie comme action de
sauvetage ! La nécessité de chercher à s’unir au cordon ombilical et
ainsi à l’utérus et aux origines et réussir à faire partie d’un
espace historique et social. L’Ithaque et les cheminées dont je rêve
voir monter la fumée ! Et cela continue toujours ainsi…
Car la Patrie a greffé sa douleur sur ma peau !
Il est bien évident-dit-on- que le poète
écrit, durant sa trajectoire, toujours le même poème qu’il travaille
et façonne sans cesse ! Toujours
mu par le
même mal, la même souffrance ! Le même poème évolue indéfiniment, ou
les mêmes ou différents mots et vers, les mêmes ou différentes
histoires lui attribuent une continuité vivante, comme les ruisseaux
qui finissent par s’unir à la même rivière de la parole. Profonde
par endroits, plus large ailleurs, se rétrécissant plus loin, mais
toujours torrentielle et d’un flux incessant !
Car il y a tout dans la Parole et sa
magie ! La langue, a dit notre grand poète Elytis, est le miracle
dont l’homme est doté et qui le rend riche spirituellement ; le seul
outil qui puisse lui ouvrir l’horizon, en le guidant sur
la voie qui mène à la Vérité !
Merci.
Cléopâtre Makridou - Robinet
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