Cléopâtre Makridou-Robinet

 
 
     

Communauté Hellénique
de Paris et des Environs

Tel : 01 47 04 67 89

 

Ελληνική Κοινότητα
Παρισιού και Περιχώρων

Τηλ : 00 331 47 04 67 89

 

 

 


 

La Communauté Hellénique de Paris et des environs

 

 

     
 

 

Le 13 mars 2026, la Communauté Hellénique de Paris et des environs et la Communauté Chypriote de France ont organisé la présentation du recueil poétique
 

« LETTRE A KYRIAKOS CHARALAMPIDIS »
de Cléopâtre Makridou-Robinet

Par Marie Roblin,

 

Avec récitations de poèmes choisis, par Mme Seta Théodoridis, présidente de la Communauté Hellénique et par la poétesse elle-même

A la Maison de la Grèce

 

Chère Cléopâtre Makridou, chers membres de la Communauté chypriote de France et de la Communauté hellénique de Paris, bonsoir, soyez les bienvenus

Je suis très heureuse de votre présence et je vous en remercie ; je suis même, ce soir, plus enthousiaste que d’habitude car il n'est pas souvent donné de présenter, dans ces murs, une poétesse chypriote à un public majoritairement chypriote !

Je suis très honorée de la confiance que me témoigne aujourd’hui Cléopâtre Makridou ; je lui en suis infiniment redevable.

Ce soir, nous allons flâner au gré des pages du dernier recueil de poèmes de Cl. Makridou-Robinet, -Lettre à Kyriakos Charalambidis, présenté sous forme épistolaire – ce qui est un procédé littéraire, puisque Kyr. n’a pas encore répondu ! Techniquement, le livre contient des poèmes sans titre répartis en sept unités importantes.

Je vous dirai, d’abord, comment j’ai abordé cette œuvre. Ce fut un peu comme un jeu, une espèce d’expérience : j’ouvrais les pages, à l’aveugle… sans aucune notion de leur contenu ni a fortiori la moindre idée du recueil dans son ensemble, je me suis dit que j’étendrais mon exploration à partir des folios sur lesquels je tombais au hasard et que je reconstituerais mes impressions par la suite pour m’en inspirer…  

(Le hasard a fait que je suis tombée sur la page 37, unité VI.  J’ai décidé, comme un hommage aux poètes, de l’apprendre par cœur. La voilà, récitation : Ποίηση, θεά μάννα ζωοδότειρα… 24 vers, curieux, autant que les lettres de l’alphabet, grec !)

Et, comme rien n’est plus vrai ni plus parlant que le texte lui-même, d’autres poèmes du recueil viendront émailler mon propos et je remercie chaleureusement, à cet égard, la poétesse elle-même et Seta Th. de bien vouloir prêter leur voix aux lumineux intermèdes de ma présentation.

La poétesse et le poète de ce soir, l’un et l’autre, qui sont-ils ? Deux voix chypriotes qui se rencontrent ici : celle de Kyriakos Charalambidis, Χαραλαμπίδης, un des grands poètes chypriotes vivants. Peut-être même un consensus s’établirait-il pour le désigner comme… le plus grand ; poète œcuménique, si j’ose employer un tel terme dans un tel contexte, en tout cas, figure tutélaire, considérée comme un héritier de Seféris et d’Elytis, souvent traduit, lauréat de plusieurs prix, sa poésie mêle étroitement mythologie, histoire et quotidien, avec une langue, certes, savante mais ô combien limpide et profonde. Et celle de Cléopâtre Makridou‑Robinet, notre invitée, poétesse bilingue née à Nicosie et formée en France, qui a mené une carrière scientifique avant de se consacrer à une écriture poétique marquée par la mémoire, l’exil et la voix intérieure. Ses recueils bilingues, eux aussi souvent récompensés, témoignent d’un attachement profond à Chypre, à la beauté fragile et blessée de l'île. Ses thèmes, souvent liés à la perte, au mythe, à la mémoire, manifestent une vision poétique et introspective de l’expérience humaine et un regard ouvert sur le monde.

C’est entre ces deux univers — l’un fondateur, l’autre en dialogue et questionnements — que se déploie la Lettre à Kyriakos Charalambidis.

En ouverture du recueil, l’autrice ose lancer une apostrophe à la 2e personne du singulier : « Φίλε ποιητή Κυριάκο Χαραλαμπίδη… ». En clôture, elle adresse une ultime interpellation : « Εμείς Κυριάκο… », dernier rebond des appels dont elle a parsemé sa conversation imaginaire, de-ci, de-là, par de simples : « Κυριάκο » ou « έλεγες Κυριάκο ». Son recueil, Cléopâtre ne le conçoit donc pas comme un commentaire et encore moins comme une « description », mais comme un dialogue poétique ; non pas comme un essai « sur » Charalambidis, comme on le dit en littérature, mais plutôt comme un essai au sens qu’on y donne au rugby, un envoi « vers » le destinataire prestigieux auquel elle s’adresse : Makridou ne se place jamais en commentatrice distante. Elle entre dans un espace de parole où Charalambidis est omniprésent comme un interlocuteur actif et familier, où il s’impose comme un compagnon de route intérieur. Elle ne dissèque pas son œuvre, elle respire avec lui, elle lui adresse ses interrogations, sans désir de démontrer ni d’imiter, s’exprimant sur un pied d’égalité, seul statut possible d’un échange véritable, même si l’admiration est évidemment sous-jacente.

J’invite maintenant Seta Théodoridis, à lire quelques extraits choisis de la Lettre à Kyriakos Charalambidis. Lecture de poèmes.

J’ai eu la curiosité de voir ce qui rapprochait les poèmes que nous venons d’entendre, en quoi ils se ressemblaient, ce qu’ils avaient en commun. Pour ce faire, j’ai procédé à un rapide et modeste relevé statistique de mots-thèmes ou de mots clés et indiqué leur fréquence dans la Lettre.

Approximativement, il est fait mention des mots Ποίηση -Poésie 16 fois, Πατρίδα-Patrie 6, Ιστορία-Histoire 6, Μνήμη-Mémoire 5 et Λήθη-Oubli 2 fois. Entre la conduite (poétique) adoptée par Charalambidis et la réponse de poète à poète de Makridou, il y a un lien tissé de beaucoup de ressemblances et de quelques différences : Makridou reprend les vocables favoris de Charalambidis, mais, sous sa plume, ils résonnent autrement, elle dialogue avec son univers, qui est sensiblement le même que le sien, elle reconnaît la force mythique de son œuvre.

Indiscutablement, ils ont en partage la poésie. Et la mémoire.

Ils souffrent tous les deux de la douleur de l’île meurtrie.

Et puis, il y a ce fonds commun de la langue maternelle, doublé du mythe comme matrice primaire de l’idiome fondateur.

Mais, elle apporte, en plus : une voix féminine, animée par une sensibilité plus intime, une interrogation plus douce, une mémoire moins abrupte, une patrie plus intérieure. Que retenons-nous d’essentiel ? La ressemblance est perceptible, mais la différence est enrichissante. Et c’est là que la lecture se doit d’être fine — elle ne s’y dissout pas. Elle y entre en interlocutrice, pas en disciple.

Makridou parle bien la langue de Charalambidis, mais avec son propre souffle, son accent personnel, son rythme propre ; quand je pense au texte de l’article de Charalambidis : Pourquoi je n’y suis pas allé / Γιατί δεν πήγα, on reçoit sa Lettre à Kyriakos Charalambidis comme une réponse poétique en forme d’épistole à un chant et à une posture poétiques majeurs. Elle ne cite pas une autorité péremptoire : elle s’adresse à un auteur, qu’elle reconnaît en tant que voix fondatrice de la poésie chypriote et qu’elle accompagne à son tour et à sa mode personnelle.

Avant de fermer une porte pour en ouvrir une autre, j’inviterai Cléopâtre à lire quelques autres poèmes et à jeter davantage de lumière encore sur cette conversation poétique. (Lecture de poèmes par la poétesse)

Nous venons de butiner dans une lettre-poème où Makridou affirme sa propre voix tout en reconnaissant ce qu’elle doit à Charalambidis : un poète qui devient une source, un socle, un point d’appui et un ferment d’inspiration pour d’autres.

Petite parenthèse pour Cléopâtre qui doit apprécier Camus. Lequel n’était pas « friand » d’exergues ni de dédicaces. Il a pourtant eu recours aux deux pour L’Homme révolté, exergue que j’offre, à mon tour, à Cléopâtre, « la douce révoltée », et que l’on doit à un célèbre poète romantique allemand qui signera à la fin de sa vie du pseudonyme inattendu de Scardanelli : « Et ouvertement j’ai ouvert mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalité, et de ne mépriser aucune de ses énigmes. Ainsi, je me liai à elle d’un lien mortel. » Il s’agit, bien entendu, d’une citation de Hölderlin, dans La mort d’Empédocle.

Si j’ai accepté, cher.e.s ami.e.s, de vous parler de ce recueil aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour vous présenter un livre. C’est pour rappeler et même pour proclamer que la poésie n’est pas un territoire réservé. Elle n’est pas un exercice pour initiés érudits, ni un luxe pour des jours tranquilles. C’est une manière et une volonté de tenir debout, de regarder le monde sans baisser les yeux, d’habiter la Mémoire et l’Histoire sans s’y perdre, de pactiser avec elles dans les profondeurs.

Κλεοπάτρα Μακρίδου Robinet nous montre que la poésie peut se déployer comme une missive adressée à un être d’élection mais tout aussi bien, par cet habile subterfuge, comme une ardente confidence que l’on se fait à soi-même. Une manière de dire : “Je suis là, je me souviens, je cherche encore.” Et c’est peut-être cela, finalement, que la poésie nous offre : un espace où l’on peut respirer autrement, puiser du courage, lever le voile sur l’invisible, un lieu où l’on peut enfin se reconnaître et se retrouver.

Alors, si ce que vous avez entendu et retenu de ce recueil vous a touchés, ne serait-ce qu’un peu, laissez-le vous accompagner. Et si jamais un vers vous suit en sortant d’ici, fût-ce un seul, alors la poésie aura instillé en vous son principe. Merci beaucoup.

Quelques poèmes encore, en clôture de la séance, lus par Seta Théodoridis…

Marie Roblin

 

 

 

Αντιφώνηση

Remerciements de la poétesse, suite à la présentation

 De « LETTRE A KYRIAKOS CHARALAMPIDIS »

A la Maison de la Grèce

 

Mesdames, Messieurs, chers amis de la Communauté Chypriote de France et de la Communauté Hellénique de Paris, chère Marie Roblin

Je vous remercie tous d’avoir consacré votre temps pour nous rejoindre à cette soirée. Je remercie particulièrement les deux Communautés, Chypriote et Hellénique qui ont eu l’initiative de cette présentation, notamment leurs présidents respectifs, Evagoras Mavrommatis et Seta Theodoridou. Mais par-dessus tout, je remercie Marie Roblin qui m’a fait l’honneur de présenter mon livre « Lettre à Kyriakos Charalampidis ». Je la remercie particulièrement pour ces paroles honorifiques.

Difficile de dire beaucoup de choses après cette analyse fouillée. Ce livre, particulièrement, parmi les 18 autres que j’ai écrits est un prétexte de plus, pour une rétrospective, une « investigation » sur les blessures de mon pays natal qui a tant souffert !

Pourquoi consacrer la majorité de mes livres à parler toujours de cette Terre, pourquoi écrire encore et encore sur la Patrie lointaine, me demanderiez-vous. A quoi je vous réponds sans détour :

Pour calmer la douleur de la nostalgie pour cette Terre oubliée et qui demeure tellement meurtrie !  Pour pouvoir marcher debout ! Pour pouvoir respirer ! Pour pouvoir trouver la délivrance !

La poésie pour moi est un besoin d’expression et d’expiation ! Expiation du sentiment de culpabilité d’être loin de la patrie qui est en train de souffrir, coupée en deux, alors que moi je vais bien ! Ou plus exactement, comme je l’ai dit (écrit) dans un autre de mes livres en 1996, Salamis, culpabilité « de voir des amis morts alors que moi je suis vivante ».

Mais la voix du devoir est insupportable ! Besoin d’Expiation et de Devoir rempli donc ! Il ne s’agit pas seulement d’un besoin spirituel mais métaphysique aussi et existentiel ou comme je le dis avec des vers dans ce même livre : « souvent, en regardant la mer/ je jure profondément / de ne pas quitter ce monde/ avant de te voir libre, ma Patrie / Ainsi je jette des cailloux à la mer/ pensant que je fais disparaitre les traces du crime » !  

Tant d’années en « exil », comme je qualifie ma vie en France, mais mon cœur bat encore à la chypriote ! « La ville te poursuivra », a dit notre grand poète alexandrin, Constantin Cavafy !

Loin des lieux familiers, loin de la terre natale, la colère débordait souvent, l’exil me devenait parfois insoutenable ! Mais dans mon for intérieur, le poète ne rendait pas les armes, ne renonçait pas aux rêves antérieurs – au contraire– il les ravivait et les transformait en voix contestataire contre l’injustice qui écrase encore, jusqu’à nos jours, la Terre natale ! Et à travers l’écriture et les vers, j’étais à la recherche de la délivrance et la liberté ! La nostalgie que j’ai conservée en moi s’évertuait à trouver une issue ! La poésie comme action de sauvetage ! La nécessité de chercher à s’unir au cordon ombilical et ainsi à l’utérus et aux origines et réussir à faire partie d’un espace historique et social. L’Ithaque et les cheminées dont je rêve voir monter la fumée ! Et cela continue toujours ainsi…

Car la Patrie a greffé sa douleur sur ma peau !    

Il est bien évident-dit-on- que le poète écrit, durant sa trajectoire, toujours le même poème qu’il travaille et façonne sans cesse ! Toujours mu par le même mal, la même souffrance ! Le même poème évolue indéfiniment, ou les mêmes ou différents mots et vers, les mêmes ou différentes histoires lui attribuent une continuité vivante, comme les ruisseaux qui finissent par s’unir à la même rivière de la parole. Profonde par endroits, plus large ailleurs, se rétrécissant plus loin, mais toujours torrentielle et d’un flux incessant ! 

Car il y a tout dans la Parole et sa magie ! La langue, a dit notre grand poète Elytis, est le miracle dont l’homme est doté et qui le rend riche spirituellement ; le seul outil qui puisse lui ouvrir l’horizon, en le guidant sur la voie qui mène à la Vérité !

Merci.

 

Cléopâtre Makridou - Robinet

 
 

 


 

 


 

 

                                                                                                                                                    

 

 

Page d'accueil